
Ecouter « Saoura » en Livre audio :
Être seul. Le vide, total, glaçant. Sentir cette aiguille qui pique au fond du thorax. Subir. Vouloir la chaleur de l’autre, chercher. Rester seul, une heure de plus, un jour, une semaine. S’entendre dire qu’elle s’apprivoise. Mais si, comme ci et comme ça. Se résigner. Mourir. Sans vis-à-vis. Oublier ses rêves, laisser de côté ses fantasmes.
C’est ce qu’éprouve Pierre à l’instant où j’écris ces mots. Il pousse la porte de son four à micro-ondes puis s’assoit sur sa petite chaise en formica. C’est sa mère qui la lui a donnée. Ses jambes s’enchevêtrent péniblement autour des pieds en métal. Pierre est grand… ou plutôt : il est long. Son corps est maigre, presque décharné. Ses bras sont fins et les os de son visage apparents. Il ne fume pas, il ne boit pas ou peu. Il s’habille mal et a jeté l’éponge à l’idée de rencontrer quelqu’un. Les femmes le trouvent laid. En tout cas, c’est ce qu’il pense. Sa mère le lui a toujours répété. « T’es laid comme ton père ». Le genre de violence qui n’a droit de cité dans aucun tribunal. Dieu l’a oublié, mère nature aussi. Pierre s’est renfermé, heureusement son monde intérieur est bien vivant, lui. Il a du caractère. La vie ne l’aura pas comme ça.
JOUR 1
Il porte la cuillère à sa bouche. La soupe est brûlante. Pierre adore la soupe. Celle aux neuf légumes, dans la brique verte. Il prenait toujours la même jusqu’à ce qu’ils l’arrêtent. Peu importe, après tout, ça n’est qu’une soupe, mais elle lui tenait compagnie depuis toutes ces années. Elle l’a abandonné elle aussi.
Sa petite chambre de bonne est une aubaine, en plein Paris. Il n’a pas une grande surface, peut-être vingt-cinq ou trente mètres carrés. Si l’on compte les endroits où il ne tient pas debout. C’est-à-dire presque partout. Mais il a une belle vue. Une vue imprenable même. Sur toutes les cheminées des toits voisins et les fenêtres aussi, les baies vitrées, les balcons…
Il passe du temps à observer les allées et venues incessantes des hirondelles. Au printemps comme en été. Elles construisent leurs nids puis nourrissent leurs petits. La vie quoi. Pierre aurait aimé avoir des enfants. Du haut de ses quarante ans, il a senti le train passer. Il pense à autre chose désormais. Son travail de mécanicien à l’aéroport de Roissy le passionne. Il répare les petits engins qui roulent sur les pistes. Les échelles et toutes ces petites machines étranges que l’on aperçoit des hublots, depuis l’avion. Il les connaît par cœur. Chaque pièce de chacune d’elles.
La porte-fenêtre grince puis claque. Juste en dessous de lui, un homme s’avance avec nonchalance. C’est le nouveau voisin qui sort fumer sa clope. Il est au téléphone avec un ami. Une histoire de skis qu’il doit récupérer le week-end prochain. Pierre voit tout et entend tout. Le son résonne puis remonte jusqu’à sa petite fenêtre immaculée de lumière. Il s’en fiche pas mal. Les affaires des autres ne l’intéressent guère. Mais il pourrait allègrement écrire un livre avec toutes ces histoires.
JOUR 2
Charles attrape la grosse poignée en cuivre et pousse l’immense porte d’entrée. Il traverse la cour, entre ombre et lumière. Il monte quelques marches et plante la clé dans la serrure de la porte blindée puis la pousse nonchalamment. Helga est là, casque sur la tête, les yeux plongés dans l’écran de son PC portable. Une réunion Teams, comme elle en a des dizaines par jour. Du linge pend dans l’entrée, le télétravail a du bon. Charles fait un geste de la main pour lui demander si la caméra est allumée. Helga lui fait signe que non, puis elle sourit. Il s’approche doucement et l’embrasse sans un bruit. Charles est avocat en droit des affaires. De taille moyenne, cheveux châtain foncé, de belles épaules et des yeux verts comme le jade. C’est d’ailleurs en partie grâce à ses yeux que les clients accourent. Profonds et convaincants, sans compter sa voix grave.
Helga est Tchèque, elle vient d’un petit village de la banlieue de Prague. Elle est dans le Marketing digital. C’est une très belle femme. Une beauté slave dans toute sa splendeur, grande, fine, brune avec des yeux d’un bleu aussi profond que l’océan. Elle est arrivée à Paris sept ans auparavant. C’est pendant son stage de fin d’étude qu’elle a rencontré Charles. Une histoire d’amour très puissante. Charnelle autant que spirituelle. Charles a appris la méditation et le yoga Ashtanga avec Helga. Elle a goûté à sa passion pour la vitesse, les circuits automobiles et l’adrénaline en général. Charles aime le sexe. Beaucoup. Les gardiens de la morale et les jaloux diraient qu’il en est drogué. Lui considère que c’est un besoin psychique vital. Le couple vient d’emménager dans ce bel appartement Haussmannien. Les cartons traînent encore un peu partout, mais cela ne les empêche pas de faire l’amour. Lit, douche, canapé, lave-linge, buffet, tapis, à même le sol, toutes les pièces ont déjà été témoins de leurs étreintes torrides. Ils sont infatigables, insatiables, irrassasiables, dévorant les centimètres de peau comme les minutes de plaisir. À coups de lingeries affriolantes, de caresses sensuelles, de baisers passionnés, de va-et-vient obscènes, de positions lubriques et d’orgasmes puissants.
Ce soir, elle a envie de lui, pourtant sa réunion s’éternise… Une fois de plus.
“Petit Dip ?” murmure Charles à travers l’oreille casquée d’Helga.
“Ah Ouuui” répond-elle avec un bel accent.
Un Dip, c’est un Diplomatico dans leur langage. Le rhum brun et sucré du Venezuela. Charles empoigne la bouteille puis verse un filet dans les petits verres en cristal qui trônent sur le buffet.
“Zdravi mon amour” fait Charles.
“Zdravi !” lui répond Helga en souriant de son accent français.
La réunion Teams ne semble pas vouloir se terminer. Helga lance sa jambe contre celle de son homme, puis le regarde intensément. Charles comprend immédiatement ce qu’elle veut. Il déboutonne les manches de sa chemise puis fait signe à Helga de vérifier que son micro est bien coupé. Il glisse une main le long de sa jambe puis remonte lentement jusqu’à son entrecuisse. Elle soupire tout en lui jetant un regard lascif. L’avocat plaque son avant-bras contre ses jambes qu’elle ouvre un peu plus. Il la masse doucement à travers son collant. Son pouce fait de lentes rotations et Helga devient rapidement humide. Charles appuie un peu plus fort lorsqu’il frôle son clitoris. Elle se consume de plaisir tandis que les voix se déforment dans son casque.
“Saoura” lâche-t-elle. Cela signifie “Salope” en tchèque et cela convient également pour un homme.
Charles se délecte de jouer avec les nerfs de sa complice tandis qu’elle est contrainte de poursuivre sa réunion. Elle lui fait signe de se relever. Charles stoppe ses mouvements et s’exécute. La jeune femme déboutonne son pantalon, relève furtivement le micro de son casque. Puis, d’un geste tire son caleçon vers elle et empoigne son sexe à demi bandé. Elle l’engloutit lentement pendant que sa main est posée sous ses testicules. La jeune Tchèque a décidé de se venger de toute la force de son désir. Elle laisse sa langue se déchainer alors que Charles exulte. La réunion touche à sa fin.
[…] Quelques dizaines de mètres au-dessus.
Ce soir, Pierre observe le soleil qui descend sur les toits, le mouvement des ombres derrière les cheminées est semblable aux aiguilles d’un cadran solaire. Soudain, une porte-fenêtre claque. Quelques mètres plus bas, une femme déboule sur son balcon, suivi d’un homme à demi-nu. Leurs gestes sont plus tendres que violents. Pierre observe la scène malgré lui, tandis que le couple se croit à l’abri des regards.
La jeune femme descend sa culotte et pose ses deux mains sur la rambarde. Celui qui semble être son amant la saisit par la taille. Pierre est embarrassé. Il tourne la tête, comme s’ils n’existaient pas… Puis se ravise. Après tout, la vue de sa fenêtre lui appartient. Ce sont eux qui se sont jetés sous ses yeux… Il regarde de nouveau. L’homme prend fiévreusement son amante par l’arrière. Elle tire son bassin vers elle comme pour le sentir plus fort. Pierre assiste timidement à la scène érotique. Une petite tension vient de naître au creux de son abdomen. La gêne qu’il ressentait au début laisse progressivement place à l’envie.
Helga et Charles sont rentrés à présent. Pierre ferme la fenêtre en PVC blanc, puis s’allonge sur son lit. Le désir est monté en lui comme la lave d’un volcan. Comment se débarrasser de cette pulsion encombrante ?
Les images fusent dans sa tête tandis qu’il ferme les yeux. Ses mains glissent sur son ventre. Il saisit son membre d’une belle taille et le secoue doucement, puis plus vite. Le souvenir du corps d’Helga tourbillonne dans son esprit alors que la jouissance commence à monter. Le solitaire se caresse vigoureusement. Puis, dans un soupir, il explose de plaisir. L’homme est littéralement transcendé par la sensation de l’orgasme qu’il avait oublié. Quelques minutes après, le sommeil le gagne puis il s’endort un sourire aux lèvres.
JOUR 3
Le réveil sonne. Pierre ouvre les yeux, ses jambes sont lourdes. Il traîne les pieds jusqu’à la douche puis, attrape le morceau de savon jaune fauve. L’eau ruisselle sur son corps émacié tandis qu’il repense à Helga et Charles.
“Était-ce un couple illégitime ? M’ont-ils vu ? Vont-ils remettre cela ? Pourquoi est-ce que je pense encore à ça ?…”
Les questions se bousculent dans sa tête.
La journée file doucement, et les réparations qu’il opère sont prenantes. Son esprit est entièrement accaparé par ses tâches. Les véhicules défilent dans le petit atelier jusqu’au soir.
Le mécanicien claque son badge sur le boîtier électronique, puis franchit les portiques de sécurité.
Une heure plus tard, Pierre est chez lui. Il referme la porte d’entrée en bois blanc, puis tourne la clef. Comme chaque soir, l’homme répète son inlassable rituel : jeter sa veste sur le porte-manteau, poser son sac par terre dans l’entrée, ouvrir sa fenêtre, sortir une casserole, poser la brique de soupe à côté, puis s’assoir à la fenêtre. Les hirondelles sont en nombre aujourd’hui. Elles virevoltent et changent de direction, tel un banc de maquereaux pourchassé par un thon. Pierre s’apprête à réparer sa cafetière en panne, lorsqu’il aperçoit Charles quelques mètres plus bas. L’homme déambule nu le long de sa baie vitrée, il semble en pleine conversation téléphonique. Pierre reste immobile. Il fait mine de ne pas le regarder tandis que Charles l’aperçoit. L’avocat marque un temps d’arrêt, puis reprend sa conversation. Les deux hommes ont croisé leurs regards l’espace d’un instant.
JOUR 4
Le porte-manteau pivote et les vestes s’écrasent sur le sol dans un bruit sourd. Pierre ouvre subrepticement les yeux.
« Je savais que ça arriverait un jour… ou une nuit » pense-t-il.
Cela faisait quelque temps déjà, que ce foutu porte-manteau branlait. Il est tôt, Pierre fait quelques pas pour vérifier l’état des dégâts puis il s’arrête à la fenêtre. La cour est sombre et calme. Pourtant, la lumière est allumée chez Helga et Charles. Il ouvre la fenêtre puis tend machinalement l’oreille.
« Hihihi ahah… Hum ouiiii, Saoura ! » distingue-t-il entre les soupirs qui résonnent dans l’enceinte.
Helga et Charles font l’amour une fois de plus. Pierre ne les voit pas, mais il les entend, cela suffit à l’émoustiller. Il est excité autant que dérouté, et son pantalon commence à se faire étroit. La jeune femme minaude, elle rit, Pierre l’imagine. Son corps fuselé, ses fesses musclées, sa bouche sensuelle et ses petits seins ballotant. La libido qu’il avait enfouie jusque-là, se réveille de nouveau.
JOUR 5
Les étincelles jaillissent un peu partout dans l’atelier. Le bruit de la scie circulaire, du rauque au strident, résonne comme les hurlements d’un loup affamé. Les morceaux de métal tombent un à un.
« Allez ça suffit pour aujourd’hui », se dit le mécanicien à lui-même.
Pierre rentre chez lui. Il jette sa veste sur son porte-manteau, pose son sac à terre, ouvre sa fenêtre, sort une casserole, dépose la brique de soupe à côté, puis s’assoit.
Le soir est tombé, la cour est désespérément vide. L’homme regarde sa montre, il est 19h32, la journée a été longue.
Les minutes passent et la force du soleil est bientôt remplacée par la douceur de la nuit. Tout à coup, des gémissements jaillissent dans l’enceinte de l’immeuble. Pierre s’accoude à la fenêtre : c’est Helga, elle est à demi-nue, dos contre la baie vitrée. Charles est à genoux, il la lèche furieusement, dans la véranda.
Le voyeur observe la scène sans vergogne. La jeune femme tombe à quatre pattes pendant que son mari l’empoigne pour l’étreindre sensuellement. Elle est à genoux sur le grand tapis marocain, visage contre la vitre et yeux fermés.
Lorsqu’elle les rouvre, elle aperçoit Pierre. Il tente de se cacher, mais c’est trop tard, elle l’a vu. Il s’avance de nouveau alors que le couple poursuit son coït. Les amants se murmurent quelques mots, puis jettent un regard dans sa direction. Cette fois, Pierre reste à la fenêtre. Le couple semble vouloir se donner en spectacle. Charles et Helga aiment ça, c’est désormais certain. Pierre est plongé dans ce jeu lubrique malgré lui. Le désir est trop fort pour s’arrêter maintenant. Il empoigne son sexe puis commence à se masturber. Helga se fait prendre jambes grandes ouvertes. Elle gémit telle une actrice dans une scène de porno amateur. Le regard de l’inconnu sur elle l’excite et elle veut le rendre fou de désir.
« Regarde, je crois qu’on lui fait de l’effet » lance Charles.
« Vas-y baise-moi fort ! » hurle Helga.
Le couple transpire le vice et Pierre le sent. Helga prend un plaisir infini tandis que Charles la tamponne fiévreusement. Elle se cambre davantage tout en lançant un regard lubrique au voyeur. Pierre est à bout. Ses va-et-vient furieux sont presque synchronisés aux coups de reins de Charles. Soudain, il explose de plaisir alors même que le couple est engagé dans une levrette endiablée. Helga et Charles le voient jouir, ils se déchaînent un peu plus. La scène est torride. Quelques minutes plus tard, ils disparaissent. Pierre s’allonge sur son lit, bombardé par les endorphines. Ses pensées tourbillonnent, les questions aussi. Il s’assoupit un instant.
Soudain, quelqu’un frappe à sa porte. Pierre se réveille dans un sursaut. Il se lève et regarde par l’œilleton. C’est Charles, Helga se cache derrière lui. Il ouvre.
Pierre : “Bonjour”
Charles : “Bonjour cher voisin”
Pierre : “Excusez-moi, je ne voulais pas…”
Charles lui coupe la parole : “Non non, ne vous inquiétez pas pour ça, nous venons pour vous proposer quelque chose”
Pierre : “Ah…”
Charles : “Je vais être direct, Helga a très envie de se faire prendre par deux hommes, et comme vous sembliez apprécier la vue…”
Pierre décontenancé : “Ah, je, oui, euh comment, mais maintenant ?”
Charles : “Euh oui, sauf si vous n’en avez pas envie bien sûr ”
Pierre : “Si si elle est… enfin, j’en ai envie, evidemment”
Charles : “Est-ce qu’on peut entrer ?”
Pierre : “Oui oui pardon, bien sûr entrez”
Le couple entre puis s’assoit. Pierre leur sert un verre de Vodka qui traînait dans son congélateur.
Helga enthousiaste : “Ouhh de la Vodka, oui !”
Charles : “Zdravi, ça signifie Santé en tchèque”
Pierre sourit : “Alors Zdravi”
Helga : “Zdravi !”
Helga : “Dites-moi… j’ai cru apercevoir votre… pénis… il a l’air gros”
Pierre : “Ah… mon… oui, je ne sais pas, je… n’en croise pas souvent, enfin je veux dire”
Le couple pouffe de rire.
Helga : “Est-ce que je pourrais… le voir ?”
Pierre : “Quoi là maintenant ?“
Helga : “Oui”
Pierre se lève et se tourne timidement. Il déboutonne son pantalon puis descend son slip.
Helga : “Est-ce que vous pouvez… vous tourner un peu plus ?”
Pierre s’exécute. Son sexe à demi sorti est déjà imposant, mais il pend comme une rose fanée.
Helga : “Hum intéressant… Est-ce que je peux le voir de plus près”.
Pierre s’avance. Helga le regarde dans les yeux, et lui fait un signe comme pour savoir si elle peut le toucher. Pierre acquiesce. La jeune femme saisit doucement la queue de son voisin puis la porte à sa bouche. Le mécanicien ferme les yeux. Il sent la langue d’Helga jouer avec son gland.
Puis, dans un nouveau sursaut, Pierre se réveille. Son dos est en sueur et sa tête est lourde. Il est seul dans son petit appartement, mais son rêve érotique l’a bien transporté.